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Tim au coeur d'or

Premier chapitre

La décision

 

1

 

  Tim était assis au sol dans un coin de la cour. Il ne regardait personne et personne ne le regardait. L’adolescent tournait incessamment la roue de son briquet sans en allumer la flamme, dans l’attente de son conseil de classe, ce moment où tout se déciderait. 

Six ans de collège ! Six années à se battre pour passer dans la classe supérieure. Tim savait qu’à partir de la seconde, il se mettrait à travailler sérieusement. Il fallait juste qu’il sorte de là, de ce maudit collège, perdu en pleine campagne. Dans trois heures, son destin proche serait tracé. 

La sonnerie retentit. Il se leva avec nonchalance et se dirigea avec lenteur vers sa maison. Il appellerait Robin vers 21 heures, pour entendre le verdict. Si je ne passe pas, ma vie est foutue, se dit Tim. Il n’allait tout de même pas tripler sa classe de troisième ni entrer dans un quelconque apprentissage. Le lycée général ou rien. Il prit le petit sentier qui le menait chez lui et essaya de chasser ses idées sombres. 

Il poussa la porte de la maison. Sa mère était attablée à la cuisine, une bouteille de blanc à trois quarts vidée devant elle. Sa tête était abandonnée entre ses bras. Elle dormait, un son rauque sortait de sa bouche. 

Tim fila dans sa chambre et s’allongea, le casque bien calé sur ses oreilles, il assomma son esprit et figea sa pensée grâce à une musique violente. Son père rentrerait bientôt. S’il la voyait dans cet état, ça allait encore chauffer. Bon Dieu de merde, se dit Tim. J’en ai marre.

Il alla à la cuisine et souleva Maud pour l’amener dans son lit. Avec un peu de chance, ça réduirait la colère de son père ou la retarderait. Qu’elle était lourde, quand l’alcool avait fait son œuvre d’assommoir ! Une grosse mère, totalement lasse, qui creusait sa tombe chaque jour plus avant. Mais pourquoi ce couple avait-il fait un enfant ? Pourquoi n’avait-il pas de frères et sœurs ? Seul au monde, avec une mère à porter et à protéger de sa bête de père. Que se passerait-il quand il partirait ? Allait-elle se laisser mourir ? Ses deux parents vivraient-ils tous deux l’un à côté de l’autre sans se parler, comme c’était presque le cas aujourd’hui ? 

 Ce n’est pas mon problème, se dit Tim. Il avait du mal à arrêter le fil de ses pensées qui tournoyaient sans arrêt dans sa tête. Il se refusait à s’étourdir avec des drogues comme certains de ses copains. « La drogue, jamais », proclamait-il à tout va, redoutant une sorte d’hérédité de l’alcoolisme de sa mère. Elle lui avait tant dit qu’il lui ressemblait qu’il avait construit une terreur de porter en lui sa maladie. 

Il alluma une cigarette et se remit à penser au conseil de classe. Il imagina Mr Volpi dire que, tout de même, on pouvait lui laisser sa chance, qu’il pourrait suivre au lycée. L’enseignant paraissait compréhensif, sous ses airs de dureté. Certains professeurs bloqueraient le passage. Mais, c’était quand même son prof principal et il sentait qu’il l’aimait bien. Dans deux heures, il appellerait Rob. Que c’était long ! 

Il se grilla une seconde cigarette. Son seul vice. Un jour, il arrêterait. Heureusement qu’il travaillait chez Edmond, pour gagner trois sous. Ça lui payait ses cigarettes et quelques revues. Tim ne sortait pas beaucoup avec ses copains. De toute façon, il n’y avait rien à faire ici. Un jour, il partirait et le plus vite possible. Mais avec le bac. Tim voulait le bac. De toutes ses forces. Il devait aller en seconde, absolument ! 

Je ne travaillerai pas à l’usine comme mon idiot de père, se dit Tim. Une bande de dix profs va décider de ma vie. Cette idée le rendait fou. Il alla vérifier que sa mère n’avait pas bougé et respirait. Il craignait qu’un jour son cœur s’arrête, qu’elle le lâche. Il l’aimait malgré tout. Ah, si seulement elle pouvait abandonner ce diable d’alcool ! Il y avait cru à certains moments. Elle le lui avait tellement promis ! Au petit Tim. Le Timothée de huit ans qui cachait les bouteilles dans la forêt, les vidait dans l’évier, celui qui collectionnait les bouteilles vides dans sa chambre pour faire peur à sa mère. Rien ne marchait. Pourtant, il fut inventif. L’été de ses onze ans, il avait cessé de croire que c’était possible. Il l’avait abandonné et par voie de conséquence avait accepté de grandir seul. Mais il lui restait cette indétrônable peur qu’elle meure, sans crier gare. Il se retrouverait seul avec son père, donc seul tout court. 

René était un homme des bois, rustre et obstinément silencieux. Timothée le détestait. Il n’avait pas compris cet homme, qui passait sa vie à travailler et à s’en plaindre. Les rares phrases qu’il prononçait servaient à ça : « Journée de merde », « On est exploité, et un jour on nous mettra à la rue comme des malpropres. », « Je suis crevé, on a bossé comme des chiens. » et bien d’autres de ce cru. Il ne demandait jamais à son fils ce qu’il faisait à l’école, ce qu’il aimait. Il ne regardait jamais sa femme. Tim était persuadé que tout le malheur de sa mère résidait dans cette vie avec cet homme qui ne la voyait pas. Dès l’âge de six ans, il avait décrété que son père était détestable et il se mit à le haïr avec constance. Cela peinait sa mère. Elle lui disait souvent : « Tu sais, c’est ton père. Tu ne le changeras pas. » Timothée s’en fichait. Il ne voulait pas de ce père-là. C’était tout. Il se disait : « Il ne me parle pas. Je ne lui parle pas. Point. » 

Il était à présent 20 h 35. Robin devait être sorti du conseil de classe. 

— Allo, Robin. C’est Tim… Alors ? 

— Désolé Tim. C’est pas bon. 

— Comment ça, c’est pas bon ? … Mais explique !

— Ils ont proposé un BEP pour toi.

— Un BEP, mais je n’ai pas mis ça dans mes vœux. J’ai demandé lycée général.

— Ils ne veulent pas que tu arrêtes les études. Ils ont dit que ce serait dommage, mais que l’entrée en seconde est hors de question. 

— Et un BEP de quoi ? 

— Electrotechnique.

— Ils vont aller se faire foutre, oui. 

— Je suis désolé Tim. Faut que je te laisse, on est en train de manger. À demain.

— Salut. 

Timothée retourna voir sa mère. Elle était assise dans son lit, le regard dans le vide. Il voulut lui dire, mais il se retint. Il savait comment elle réagirait. « C’est pas grave. C’est très bien un BEP. Dans la famille, personne n’a fait d’études. »

— Tu devrais faire à manger. Papa ne va sûrement pas tarder, ajouta Tim.

L’adolescent confectionna un sandwich jambon-fromage, puis s’installa sur le banc devant la maison, les yeux humides de larmes qui ne venaient pas. Électrotechnique. Pour finir garagiste ou à l’usine automobile comme son père. Personne ne prenait en compte ses dons pour le dessin, son intérêt pour l’histoire. On ne regardait que ces foutus résultats. Des chiffres. Mais, il n’était pas un chiffre. Il était presque un homme, un petit bout d’homme avec une folle envie de s’en sortir, sans encore avoir pu en trouver le chemin. 

En entendant la voiture de son père approcher, il entra dans la maison pour éviter de le croiser et s’enferma dans sa chambre, son casque vissé sur les oreilles. Son père allait hurler sur sa mère, c’était donné d’avance. Comme à chaque fois qu’elle avait bu. Comme chaque jour. Tim avait toujours redouté les colères de son père dont la voix semblait venir d’outre-tombe. Cependant, il avait compris depuis peu que jamais René ne lèverait la main sur quiconque et que sa mère ne risquait rien physiquement. Une bonne baffe. Il s’était parfois dit que cela aurait peut-être aidé sa mère à cesser de biberonner ce foutu vin blanc. 

— Tim, tu viens manger.

— Non, j’ai pas faim. Je me repose.

— Il fait tout ce qui lui chante ce gosse, dit son père. 

Va te faire voir, pensa Tim. Il regarda sur internet le contenu d’un BEP électrotechnique, ce qui ne fit que confirmer son opinion. Jamais. Demain, il expliquerait à Mr Volpi que les professeurs devaient lui laisser sa chance. 

Tim s’endormit, en pensant pour la première fois de sa vie qu’il était possible de changer un chemin qui semblait tracé par d’autres. Il s’endormit sur ces pensées positives. 

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